jeudi 31 mai 2007

Et si on commençait par ne pas le regarder,

billet

 

 

Oui, je sais, on pourrait rire. Si on avait envie. Il y aurait de quoi. La France qui se lève tôt et dort au Fouquet’s. La retraite méditative dans un yacht de soixante mètres à Malte, choisi de préférence à l’abbaye de Solesmes ou à la villa de Clavier, pour "habiter la fonction". Le choc des images, leur schizophrénie, leur incohérence : Bigard chantant les laudes, Clavier au plateau des Glières, etc. Quelle rigolade en perspective !

 
Je pense même que si vous avez envie de rire, vous n’avez pas fini de rire. Les Guignols ont du boulot pour cinq ans.

 
Mais je vais vous décevoir : je n’ai pas envie de rire.

 

Dans ces rires, je sens un piège.

 

Et pas seulement dans les rires. Je pourrais aussi pousser de hauts cris d’effroi devant ces premières provocations, cette manière de nous balancer à la figure, à peine élu, les millions de la pub et des stars du showbiz.

 

Mais dans cet effroi, je sens le même piège.

 

Le discours présidentiel sarkozyste, qui s’annonce apparemment tout aussi décomplexé et transgressif que la campagne menée par le candidat, a besoin à la fois de nos rires et de notre effroi. Il va s’en nourrir, comme le berlusconisme s’est nourri de l’effroi de l’étranger et des intellectuels, et même aussi des rires. Dès que nous rirons de Mireille Mathieu, dès que nous nous effaroucherons des pets de Bigard, nous serons accusés de mépriser le peuple, les goûts du peuple. D’ailleurs ça tombe bien, je n’ai pas envie de rire de Mireille Mathieu, et Bigard me donne seulement envie de zapper.

 

(On pourrait d’ailleurs dire la même chose des briseurs de vitrines de la Bastille. Continuez, les gars, si vous voulez une belle et bonne vague UMP à l’Assemblée, manière juin 68, aux Legislatives. Allez-y ! Brûlez les poubelles ! C’est la meilleure manière de convaincre de leur erreur les 53% d’électeurs qui ont voté pour lui).

 

C’est ainsi qu’il va capturer les médias. Il ne va pas seulement les asservir par l’intimidation, ni les séduire par l’émotion et les tapes dans le dos, ni les circonvenir par la communauté d’intérêts avec les conglomérats auxquels ils appartiennent. Il va aussi leur offrir, chaque jour, chaque instant, un objet insaisissable et fascinant. J’entendais sur Europe 1, ce matin, un psychanalyste appelé à la rescousse pour tenter de mettre des mots sur le caractère provocant des premiers signes du sarkozysme présidentiel (le yacht, le Fouquet’s). Il avait des mots durs. A propos de ce dîner prolongé au Fouquet’s, tandis que la foule l’attendait à la Concorde, il disait quelque chose comme : "c’est une façon infantile de se couper du monde ordinaire". Oui oui, sur Radio-Lagardère, un psy traitait le nouveau président de sale môme qui fait son caprice. Mais ce n’est pas un sacrilège. Le sarkozysme s’en nourrit. Sarcasmes, effroi, analyses, débats : tout est bon pour le sale môme, pourvu qu’il soit au centre du rond de lumière.

 

Alors quoi, fermer les yeux ? Parler d’autre chose ?

 

Non. Mais se contenter des questions qui s’imposent, et que rappelle à juste titre Aphatie. Qui a payé la nuit au Fouquet’s ? Qui paie le jet privé ? A qui appartient le yacht ? Nul doute que les ex-embedded, et futurs confrères accrédités à l’Elysée, les poseront.

 

Pour le reste, regarder ailleurs. Regarder les actes, par exemple. Les actes concrets du président qui a dit ce qu’il ferait, et qui fera ce qu’il a dit. Les détails des projets de loi. Les chiffres ingrats. Les pots cassés, dans les cités lointaines. Regarder où il ne voudra pas que nous regardions. Et puisqu’il veut que nous le regardions, invisible sur son yacht, puisque tout son système de fascination s’annonce construit sur ces provocations, commencer donc par ne pas regarder son yacht.

  Daniel Schneidermann

Posté par LG LAGAUCHE à 21:48 - - Commentaires [0] - Permalien [#]

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