vendredi 12 juin 2009
Un nouvel espoir à gauche
.Henri Pena-Ruiz, intellectuel républicain engagé, explique pourquoi la performance du Front de Gauche est prometteuse.
La droite est satisfaite.
Sa base de classe a répondu présent, ce qui se comprend puisque la
politique menée va dans le sens de ses intérêts. Une Europe libérale,
antilaïque, antisociale, destructrice des services publics, se met en
place. Le Parti socialiste, lui, récolte les fruits amers de ses
atermoiements, voire de sa duplicité : voter, d’une part, le traité de
Lisbonne et prétendre, d’autre part, défendre une Europe sociale, alors
que l’un contredit l’autre. Sur fond d’abstention massive de
l’électorat populaire, le Front de gauche vient malgré tout de réussir
une belle percée, prometteuse pour l’avenir. Il ouvre la voie à une
véritable alternative, aussi clairement à gauche que la droite est à
droite. Celle d’une alliance pérenne, destinée à s’élargir à tous ceux
qui veulent que la gauche
soit vraiment la gauche, car ils en ont assez de ce capitalisme
arrogant et des trahisons qui lui laissent les mains libres. La gauche
n’a pas à rougir de son histoire. Il faut en finir avec les complexes
et les reniements qu’ils entraînent. Qui a défendu l’émancipation
politique du peuple ? Ceux qui siégèrent à gauche dans l’Assemblée
constituante le 28 août 1789. Qui a amorcé l’émancipation laïque
tournée non contre la foi religieuse mais contre son
instrumentalisation politique, source d’oppression et d’obscurantisme ?
Qui a conçu l’instruction publique, destinée à « rendre la raison
populaire » (Condorcet) pour un exercice éclairé de la citoyenneté ?
Qui a redéfini la nation dans un sens universaliste comme patrie du
vivre ensemble selon le droit, en lieu et place d’une nation fondée sur
des particularismes sources d’exclusion ? Qui a lutté sans relâche pour
des droits sociaux susceptibles de donner chair et vie aux droits
politiques ? Aujourd’hui, dans un contexte de crise systémique du
capitalisme, la gauche doit se ressaisir pour offrir au mouvement
social une authentique perspective d’alternative à ce monde d’insolente
injustice. Cinq orientations majeures peuvent redonner sens à l’espoir.
1 - Lancer une refondation politique et sociale de l’Europe,
afin que les promesses de l’internationalisme cessent d’être synonymes
de laminage de la souveraineté des peuples et de régression des droits
sociaux. En quoi la concorde européenne impliquerait-elle la priorité
donnée au profit capitaliste ? Il faut cesser de dégoûter les citoyens
d’une belle idée en la confondant avec la dictature du grand marché.
L’Europe des peuples, de la paix, de la culture, Victor Hugo en rêvait.
Mais elle ne peut advenir que par la justice sociale. Celle-ci implique
un nivellement par le haut, et non par le bas, du droit du travail et
des conquêtes politiques inaugurées par la Révolution française.
L’Europe doit être laïque et sociale.
2 - Développer la laïcité des Etats et des institutions publiques.
La loi commune doit assurer non seulement la liberté de conscience mais
aussi l’égalité de droits des divers croyants, des athées et des
agnostiques. Tout privilège public, financier ou juridique, des
religions est une discrimination inacceptable pour ceux qui ont
d’autres convictions. Il s’exerce de surcroît au détriment des
ressources publiques donc de l’intérêt général. La loi ne saurait être
dictée par la foi : celle-ci ne doit engager que les croyants. La
sphère morale et spirituelle est ainsi affranchie de toute tutelle. La
laïcité est un principe d’émancipation et de concorde, propre à fonder
une véritable fraternité en assurant la promotion du bien commun à tous.
3 - Refonder la souveraineté populaire
en restituant au champ d’une citoyenneté active les compétences qui lui
ont été ôtées au nom d’experts faussement neutres, car liés aux
puissances dominantes du capitalisme et de son idéologie ultralibérale.
Penser de nouvelles modalités de l’appropriation collective de tout ce
qui est d’intérêt commun. Etudier des formes audacieuses du contrôle
populaire du développement socio-économique mais aussi des décisions
prises par les pouvoirs publics. Il faut refonder et reconsidérer la
politique démocratique comme forme et moyen de la participation
populaire à l’élaboration des règles communes.
4 - Développer les services publics pour assurer un
accès égalitaire aux biens de première nécessité : la santé,
l’instruction et la culture, le logement, l’accès à l’énergie, la
communication et les transports collectifs. La République s’affirme non
par un centralisme autoritaire qui instaurerait une hiérarchie
géographique entre les régions, mais par une centralité sociale qui
assure la solidarité redistributive. Elle le fait par la péréquation et
une fiscalité progressive propre à contenir les inégalités dans des
limites essentielles pour que soit assurée la dignité humaine de tous.
L’école publique, par exemple, met la culture à la portée de tous, pour
promouvoir une citoyenneté éclairée.
5 - Prendre en compte concrètement la dimension sociale de toute activité économique,
afin de développer l’esprit de responsabilité de ceux de ses acteurs
qu’obsède la seule rentabilité à court terme, source évidente
d’exploitation et de négligence à l’égard de ses conséquences néfastes.
Il est en effet irresponsable de laisser à la charge des pouvoirs
publics le soin de réparer les dégâts écologiques d’une telle
conception, mais aussi ses impacts humains : santé altérée, désespoir,
sentiment d’exclusion, paupérisation liée au chômage, etc. Le droit du
travail doit être réaffirmé et développé dans le sens d’un contrôle
social de ce qui peut avoir des conséquences néfastes sur les êtres
humains. D’où trois exigences conjointes : écologie sociale, code du
travail, recherche active d’un mode de développement à la fois juste
pour tous et responsable pour l’environnement.
Notre monde n’est pas en panne d’idéal. Nul
dogmatisme, nul procès d’intention. Mais la gauche doit oser être
elle-même, en conjuguant tous les registres d’émancipation. « Et les bateaux repartiront vers la lumière » (Paul Eluard).
Henri Pena-Ruiz - philosophe et essayiste |
