Une défaite historique de la gauche
Il faut appeler les choses par
leur nom. Le résultat du deuxième tour de la présidentielle doit être analysé
dans toute son ampleur. Il ne s’agit pas seulement de l’écart, très important,
mais aussi de la très forte participation. L’élection de Nicolas Sarkozy n’est
pas une élection par défaut (comme le fut celle de Jacques Chirac en 2002) mais
une véritable élection d’adhésion - dont les prémices étaient déjà très
perceptibles avec l’important résultat du premier tour. Le vote Royal fut en
revanche très souvent un vote par défaut. Il faudra sûrement entrer dans le
détail de cette élection, faire de la sociologie électorale, mais d’ores et
déjà on peut dire que toute un chapitre de l’histoire de la gauche vient de se
clore. C’est à juste titre que François Delapierre écrivait :
« Cher lecteur (...) prends juste quelques instants à l’heure du vote pour
regarder attentivement la gauche et en graver les traits dans ta mémoire. Car
tu ne la reverras plus jamais ainsi dès la semaine prochaine. »
D’abord constater la défaite. Le dimanche
soir, devant le siège du PS, rue de Solferino, seul des « fans » de
Ségo restent pour danser, au moment où une grande majorité des
téléspectateurs-électeurs de gauche sont atterrés du spectacle. La défaite
politique ne les atteint pas. La candidate socialiste reprend presque mot pour
mot les paroles de Bayrou au soir du premier tour (« quelque chose a
commencé qui ne s’arrêtera pas ») et les groupies hurlent leur joie. On
n’est plus dans la politique mais dans quelque chose qui relève de la transe religieuse.
Sur les plateaux de télévision Julien Dray annonce qu’une nouvelle dirigeante
socialiste est née pendant que Ségolène Royal annonce qu’elle réunira tous ceux
qui l’ont soutenue et laisse entendre qu’elle va faire sauter le vieux PS.
Dray, à mots à peine couverts, prépare l’élimination politique des
« éléphants », au premier chef desquels se trouvent Strauss-Kahn et
Fabius. On peut espérer que le retour au réel va finir par s’imposer mais rien
n’est certain. Sur d’autres plateaux en effet, Strauss-Kahn, désormais sans
plus aucun tabous politiques, affirme la nécessité d’engager un mouvement de
rénovation du PS, c’est-à-dire officialiser une bonne fois pour toute son
caractère social-libéral en constituant un nouveau parti du centre. Fabius, le
seul pour lequel semble-t-il l’opposition droite / gauche continue à avoir un
sens, rappelle qu’une campagne se fait collégialement, qu’à gauche le
« nous » et non le « je » doit primer. Les couteaux sont
désormais tirés, la bataille lancée, et la clarification idéologique, qui
aurait dû commencer depuis longtemps, semble se faire par plateaux télé
interposés. La droite, jeune et fringante, regarde amusée une espèce dont
beaucoup aimeraient qu’elle soit en voie de disparition.
Ensuite éviter les mille et une excuses
qui ne manqueront pas d’être débitées au fil des jours. Les médias, les
sondages, les « éléphants » qui n’ont pas joué le jeu, sans oublier
le machisme ... Les médias, après avoir propulsé au détriment des règles
élémentaires de la démocratie les candidats choisis par l’oligarchie, Nicolas
Sarkozy et Ségolène Royal, finalement suivent celui qui fait bouger le pays.
Ils n’ont pas fait Sarkozy. Ils ont volé vers celui qui allait gagner, c’est
tout à fait différent. Les socialistes ne peuvent pas se plaindre des sondages
puisque ce sont les sondages qui ont imposé Ségolène Royal comme candidate
socialiste, précisément car elle s’engageait dans des problématiques et
affirmait des valeurs identiques à celles de son futur adversaire. Enfin, c’est
l’équipe dirigeante du PS et l’équipe de Royal qui ont décidé de contourner
l’appareil et de se passer des « éléphants », et donc Mme Royal
ne peut se plaindre de leur manque de collaboration.
Or, le PS et avec lui toute la
gauche ont perdu une élection qui ne devait pas l’être. Chirac le mal élu - élu
par une majorité d’électeurs de gauche, rappelons-le - laisse un bilan
pitoyable. Les mauvais coups contre les classes populaires se sont accumulés.
Le chômage perdure en dépit des statistiques truquées et la pauvreté ne cesse
d’augmenter. Sarkozy est un homme craint, haï par la gauche et une bonne partie
des centristes, jalousé par une partie de la droite qui aimerait bien glisser
quelques bananes sous ses chaussures. Jamais depuis longtemps une élection ne
s’était présentée sous des auspices aussi favorables pour la gauche et la
gauche a perdu, non pas de quelques dizaines milliers de voix comme Mitterrand
en 1974, non pas après la fin calamiteuse du second septennat du Mitterrand
quand Jospin est confronté au 2e tour à Chirac, la gauche a perdu alors que
tout logiquement devait lui permettre de gagner. La gauche a perdu par sa
faute.
La chronique de la défaite de la
gauche doit être faite si on ne veut pas se perdre dans le contingent et faire
porter sur les épaules de sainte Marie-Ségolène le poids de tous les péchés.
Rappelons la séquence :
1 - Printemps 2004 : le
gouvernement Chirac-Raffarin est étrillé. Aux régionales, aux cantonales, aux
européennes, la gauche l’emporte largement. Un vote qui n’est pas d’adhésion à
la gauche, mais de rejet radical de la droite. Tout surpris, les dirigeants
socialistes ne savent pas trop quoi faire de cette large victoire qui n’entrait
pas dans les calculs des uns et des autres...
2 - Mai 2005 : Nouvelle
manifestation populaire sans équivoque avec la victoire très large du
« non » au référendum sur le TCE. Une victoire dans laquelle,
l’élément moteur est formé des classes populaires, des plus pauvres, des
ouvriers, des jeunes, des employés, bref de la « base sociale
naturelle » de la gauche. Mais là, premier problème : alors que la
moitié du PS fait bloc avec le peuple et le reste de la gauche et soutient
activement la campagne pour le « non », l’autre moitié se range
derrière la constitution Giscard et le gouvernement Chirac. La direction du PS
n’aura dès lors d’autre préoccupation que d’enterrer la victoire populaire au
référendum. Alors qu’en bonne logique, une gauche digne de ce nom aurait dû
exiger la démission de Chirac si massivement désavoué par le peuple, les
stratèges géniaux de la rue de Solferino protègent le président de la
république, car ils se sentent embarqués dans la même galère que lui.
3 - Automne 2005 : les
quartiers populaires s’enflamment en raison des provocations du ministre de
l’intérieur suite au décès de deux jeunes de Clichy-sous-Bois. La révolte
populaire cristallise clairement du malaise social immense qui traverse le pays
depuis des années. Quelques semaines après, le congrès socialiste du Mans, en
raison de la division des « gauches » (Fabius-Mélenchon, Emmanuelli,
Montebourg, etc.) aboutit à une motion de synthèse, refusée par une base
majoritaire de la gauche du PS mais engagée, le plus souvent sans concertation,
par ses représentants, sur un programme confus et conforte la position de
l’aile droitière du PS et de Hollande. Au lieu de réorienter clairement le PS
vers la gauche en tirant les leçons du référendum pour répondre aux aspirations
populaires, ce congrès entérine un accord de façade et entretient les
équivoques en associant deux camps aux options idéologiques incompatibles dont
le référendum avait mis en lumière l’opposition.
4 - Printemps 2006 : des
centaines de milliers de jeunes, soutenus par les salariés, défilent contre le
CPE. On n’avait plus vu de telles mobilisations populaires depuis les grèves de
1995. La tension sociale est alors à son comble. Une véritable crise politique
se noue. Finalement de Villepin doit renoncer. La défaite politique est majeure
pour le gouvernement et pour Chirac. C’est la deuxième en un an. Il apparaît
désormais impossible que la gauche perdent les élections de 2007. Après 12 de
destruction sociale de la droite, l’alternance est pronostiquée par tous.
5 - Automne 2006 : sous les
coups conjugués des médias (et notamment de la campagne menée par le Nouvel
Obs) et des sondages, le PS désigne Ségolène Royal comme candidate, sur une
ligne en rupture avec la tradition socialiste et avec l’union de la gauche. Les
militants du PS désabusés depuis 2002 s’en remettent à Ségolène, créature
médiatique, dont on leur dit toute la journée qu’elle est la seule à pouvoir
battre Sarkozy. Et comme le PS rechigne tout de même, autour de « Désir
d’avenir » et de la candidate se met en place une équipe nouvelle qui ne
tient aucun compte des résolutions antérieures ou des textes de congrès.
6 - La défaite du 6 mai 2007
apparaît ainsi comme la conclusion d’une démarche dans laquelle les dirigeants
du PS ont décidé de tourner le dos à la gauche. Dans L’illusion plurielle
(JC Lattès, 2001), nous essayions de comprendre « pourquoi la gauche n’est
plus la gauche ». C’est très exactement le même problème qui est à nouveau
posé. La gauche a perdu parce que la gauche n’est plus la gauche. Au moment où
la droite s’affirme à droite comme jamais depuis 1944...
On peut évoquer la
« droitisation » de la France. Mais ce que nous avons rappelé sur la
séquence que nous venons de vivre dément cette hypothèse. En même temps, le
vote Sarkozy est véritablement un vote d’adhésion, qui a dépassé et de loin le
noyau dur de la droite française. Les 53% de Sarkozy ne sont pas tous des
retraités privilégiés, des golden boys, des managers qui jonglent avec les
stock options ou des petits patrons fascistes. Si Sarkozy l’emporte, c’est
parce qu’il a su conquérir l’adhésion de larges pans des classes populaires.
L’analyse détaillée des résultats le montre tant sur le plan géographique que
social. On peut et on doit certes démonter le mécanisme qui permet à un
candidat de la droite « décomplexée » (c’est le terme à la mode),
partisan du « chacun pour soi » et de l’enrichissement des riches,
d’apparaître comme le candidat de la défense des travailleurs et de la
protection des plus faibles. Mais, il faut dépasser cette critique idéologique
du programme de Sarkozy pour comprendre ce qui s’est réellement passé. Et
pourquoi l’extravagante campagne réduite au « tout sauf Sarkozy » a
fait un gigantesque « flop ».
Tout d’abord, le programme de
Nicolas Sarkozy n’est pas plus à droite que la politique réelle de la droite
chiraco-villepiniste qui derrière des grands accents gaullistes a désorganisé
les services publics, fini de les démanteler (Sarkozy s’était même payé le luxe
de s’opposer à la privatisation de GDF qu’il a fini par accepter parce que
Villepin l’avait imposée), et organisé la précarité et la flexibilité. Sarkozy
(ministre d’État presque sans discontinuer des gouvernements de M. Chirac)
est donc dans la continuité. La ridicule diabolisation de Sarkozy n’a pas eu
d’autre effet que de faire oublier les mauvais coups portés par le gouvernement
Chirac-Villepin.
Ensuite, comme Sarkozy lui-même a
pu le faire remarquer à Ségolène Royal lors de leur débat télévisé du 2 mai,
les programmes de la droite et de la gauche n’étaient pas si différents !
Royal a d’ailleurs attaqué, ce soir-là, Sarkozy sur son terrain en engageant la
discussion sur la sécurité. On a vu ensuite de larges accords sur la politique
internationale - sur l’entrée de la Turquie et surtout sur l’Iran, position
commune liée à l’attitude très pro-israélienne que partagent Royal et Sarkozy.
Mais surtout on a vu des convergences sur des questions essentielles, notamment
la loi Fillon sur les retraites - que Royal voulait seulement remettre à plat
pour en « corriger les injustices les plus criantes. » On comprend
facilement ainsi que des électeurs de gauche aient pu penser que voter Sarkozy,
ce n’était pas vendre son âme au diable !
Mais surtout Sarkozy a développé
une ligne constante qui lui a permis d’occuper un terrain abandonné par la
gauche. À ceux qui en ont assez de l’assistanat, assez de la précarité, assez
d’être considérés comme des survivances du passé, menacés d’être réduits à
néant par les délocalisations, Sarkozy a su parler. Certes, il les a surtout
payés de mots, mais il a pu se permettre de se présenter comme celui s’occupait
de ceux que la gauche avait abandonnés. Et s’il a pu le faire impunément, c’est
parce que réellement la gauche a depuis déjà de nombreuses années abandonné
toute prétention à représenter les ouvriers et les employés, etc., bref, ce
qu’on doit bien appeler le prolétariat. Sur les décombres d’une gauche surtout
tournée vers les classes moyennes supérieures, les gens « branchés »,
Sarkozy a commencé de réussir en France l’opération qu’a largement réussie Berlusconi
et Forza Italia dans les vieilles régions industrielles italiennes (Voir
notre article : Pourquoi Prodi
n’a pas croqué le caïman ?).
La gauche a fait semblant d’avoir
oublié que le peuple avait voté « non » au référendum de mai 2005. Là
encore, Sarkozy a occupé le terrain et de deux manières : d’une part, en
parlant de la nation, là où toute la gauche intello, l’extrême gauche et les
notables de la rue de Solferino n’avaient que rires condescendants. Certes,
Sarkozy a développé une conception réactionnaire de la nation et de l’identité
nationale, mais si la gauche ne lui avait pas laissé la place depuis si
longtemps, cela aurait été impossible. On a même eu droit à cet épisode
ridicule où Royal s’est mise à courir derrière le « nationalisme » de
Sarkozy avec ses petits drapeaux. « La lutte de classes est internationale
dans son contenu mais nationale dans sa forme ». Comme la gauche se moque
comme d’une guigne de la lutte des classes (un archaïsme, pour la plupart des
« belles gens » qui causent dans le poste au nom du
« socialisme »), on comprend qu’elle n’ait aucun intérêt pour la
forme nationale. Et par une inconscience criminelle, elle a laissé le poison du
nationalisme identitaire prendre la place de la nation révolutionnaire.
Enfin, la victoire de Nicolas
Sarkozy apparaît comme une revanche contre « mai 68 » et le fait que
la bataille se soit focalisée sur cette question pendant les derniers jours
n’est nullement le fruit du hasard. Car l’héritage de Mai 68 - l’héritage
impossible dont parle Jean-Pierre Le Goff - est ambigu. D’une part, Mai 68 est
une formidable mobilisation populaire, de la jeunesse et de la classe ouvrière
(la plus grande grève générale de notre histoire), une mobilisation qui a
flanqué une peur bleue à la bourgeoisie pour au moins deux décennies et dont la
victoire de François Mitterrand en 1981 a été à certains égards
l’aboutissement. D’autre part, Mai 68 a été le moment où, utilisant les
revendications de la jeunesse, la classe capitaliste s’est débarrassée des
oripeaux du vieux capitalisme patrimonial pour faire triompher le « nouvel
esprit du capitalisme » , celui qui va s’épanouir dans les années
« fric », paradoxalement sous un gouvernement de gauche. . Ambiguïté
qui a vu les questions « sociétales » remplacer la question sociale.
On se préoccupe des « trans-genres » mais on se contrefout des
ouvriers licenciés, de ceux qui se suicident à cause de la pression qu’ils
subissent, des 2000 accidents du travail par jour... La belle gauche libérale
qui donne des leçons de morale libérale à tout le monde considère maintenant
les ouvriers comme des « beaufs » ou des objets d’apitoiement à
traiter par des mesures appropriées. L’émancipation des travailleurs ? L’abolition
du salariat et du patronat ? Qui en parle encore ? La grande habileté
de Sarkozy a consisté à utiliser cet « héritage » de 68 contre le
mouvement social, contre l’aspiration à la liberté et à l’autonomie. Encore une
fois, s’il a pu le faire, c’est parce que la gauche lui avait soigneusement
préparé le terrain en le désertant depuis trop longtemps.
Allons un peu plus loin : si
le capitalisme borne notre horizon historique comme le pensent la grande
majorité des dirigeants socialistes, alors il faut faire fonctionner au mieux
le système. Dès lors les ouvriers sont attachés à la réussite de leur
entreprise. Celui qui promet des baisses de charges sociales apparaît donc
comme celui qui aide l’entreprise à réussir et donc à sauvegarder l’emploi et
les salaires directs des ouvriers. En votant pour le candidat de droite, d’un
certain point de vue, de nombreux ouvriers ont encore émis un « vote de
classe » ! Mais évidemment, les gens grassement payés, parfois
cotisant à l’impôt sur la fortune, vivant dans les beaux quartiers et mettant
leurs enfants dans les « bonnes écoles » ne peuvent rien comprendre à
tout cela. Si bien qu’on les voit tantôt mécontents du peuple et prêts à le
dissoudre selon l’immortelle formule de Bertolt Brecht.
Ainsi la victoire de Sarkozy
s’explique d’abord parce qu’il a eu l’intelligence politique du parti qu’il
pouvait tirer d’une crise profonde de la gauche, de pousser jusqu’au bout des
analyses esquissées jadis par Philippe Seguin ou Henri Guaino - devenu
porte-plume de Sarkozy. Et si la gauche a perdu, elle en est pleinement
responsable. Ségolène Royal représentait parfaitement cette gauche ayant perdu
tout repère, cette gauche qui veut confier à l’armée l’éducation des enfants...
cette gauche entièrement pénétrée des valeurs de la droite.
La défaite du 6 mai dans les
conditions du 6 mai conduit à une restructuration brutale des forces à gauche.
Outre la quasi disparition de toute force capable de peser sérieusement à la
gauche PS, le PS lui-même va être soumis dans les semaines qui viennent à de
rudes secousses. Royal dès 20h05 dimanche soir a revendiqué le leadership du
parti et a poliment congédié les dirigeants actuels. . Et elle n’a pas caché dans quelle direction
elle comptait aller : « Vous pouvez compter sur moi pour approfondir
la rénovation de la gauche et la recherche de nouvelles convergences au-delà de
ses frontières actuelles ». Au-delà des frontières actuelles, c’est-à-dire
par alliance avec le « Mouvement démocrate » de Bayrou encore en
gestation. Et c’est pourquoi la vaincue se comportait comme si elle avait
gagné.
Tout indique que la gauche
sortira brisée des épreuves qui l’attendent d’ici la fin du mois de juin. Il
est inutile de s’acharner à recoller les morceaux, à tenter de sauver ce qui
peut l’être d’un appareil et d’une idéologie en pleine décomposition. La situation
politique et sociale va être rude et sans nul doute Sarkozy n’hésitera pas, si
l’occasion se présente, à porter au mouvement syndical un coup sévère - comme
Mme Thatcher avait infligé une défaite décisive aux mineurs britanniques,
une défaite qui a durablement brisé les reins du mouvement ouvrier dans ce
pays. Mais d’un autre côté, il est possible aussi que les illusions se
dissipent assez vite et que ceux qui ont voté pour la « valeur
travail » ne s’aperçoive que les beaux discours ne rendent pas les fins de
mois plus tranquilles. C’est pourquoi Sarkozy a fait de très nombreuses
ouvertures à la gauche et ses compliments réitérés à l’adresse de Ségolène
Royal doivent être pris pour ce qu’ils sont, c’est-à-dire une véritable
tentative de protéger son succès du 6 mai par une politique d’union nationale.
Eric Besson ne fera sans doute pas un ministre de la « gauche
sarkozyste » très convaincant, mais il peut être un repère en attente
d’autre chose. Une union nationale qui pourrait prendre forme autour de la
« relance de l’Europe ». Après avoir tresser des louanges à Angela
Merkel, on voit mal Ségolène Royal s’opposer à une nouvelle sainte-alliance
franco-allemande pour faire passer un version « remastérisée » du
TCE...
La logique même des évènements
conduit à des ruptures décisives. Ceux qui, à gauche, veulent les éviter et
chercheront à faire du replâtrage ne sauveront ni la gauche ni le socialisme,
ils ne feraient que prolonger le pourrissement d’une situation qui n’a que trop
duré. Sarkozy, d’un certain point de vue, a montré comment on peut
gagner : non pas en se cachant derrière son petit doigt mais en défendant
clairement ses « valeurs » et « son projet de société. »
Si les mots « gauche »,
« socialisme » ont encore un sens, il faut redéfinir ce sens, sans la
moindre concession à l’idéologie dominante dite « néolibérale ».
contre ceux qui
valorisent la compétition et la concurrence, ceux qui défendent une société
dont l’impossible fondement est la guerre de chacun contre chacun, les
socialistes doivent réaffirmer qu’ils sont collectivistes - toutes les valeurs
sociales sont créées collectivement, par la coopération des individus - et
qu’ils sont des « partageux » comme on disait jadis.
Contre ceux qui font de
l’ordre la première des valeurs (fût-ce un ordre juste !), les socialistes
font de la liberté égale pour tous le principe fondateur de toute société bien
ordonnée. Si comme le disait Jaurès, le socialisme, c’est la république
jusqu’au bout, il faut donner un contenu à cette formule. À tous les
républicains sincères, tous les démocrates, tous les militants fidèles aux
traditions du mouvement ouvrier, il faut proposer la lutte pour une république
démocratique, c’est-à-dire :
Une république
démocratique parce que la souveraineté appartient en dernière analyse au peuple
et non, comme c’est le cas aujourd’hui, à un aréopage de technocrates
« hors sol » qui dictent aux représentants du peuple les lois qu’ils
doivent transcrire.
Une république
démocratique parce que la liberté, la liberté individuelle, la liberté des
minorités y est protégée en priorité contre les empiètements des groupes de
pression ou du pouvoir politique, une république qui ne soit pas une tyrannie
de la majorité.
Une république
démocratique enfin parce que prévalent au gouvernement et dans les diverses
instances politiques les intérêts de l’immense majorité du peuple, de ceux qui
n’ont ni rentes, ni stock options, ni voitures de fonction...
